Suite à la lecture de la biographie d’Ella Maillart et aux réflexions de l’auteur sur le nomadisme, je me suis penchée sur Le chant des pistes de Bruce Chatwin, un autre grand voyageur du XXe siècle qui s’est beaucoup intéressé à la question du nomadisme, qui a eu l’ambition d’écrire un livre sur cette question, qui n’a pas eu le temps ou qui s’est rendu compte qu’il était impossible d’écrire sur les nomades.
Le chant des pistes est le récit de Bruce Chatwin en Australie où il rencontre les aborigènes dont la culture est nomade, une culture qui se construit et se transmet grâce aux chants et notamment grâce aux chants de pistes.
Ce récit est passionnant, enrichissant et très vivant. Chatwin raconte ce qu’il vit mais il transmet aussi ses réflexions sans porter de jugement. Son écriture est fluide et légère. Ce qu’il écrit est instructif et très intelligent.
Le chant des pistes est un livre multiple. Plus que le récit d’un voyage auprès des aborigènes, c’est une réflexion sur les nomades et un texte érudit.
Les questions du nomadisme, d’un retour à la simplicité et à nos racines sont importantes pour moi et ne cessent de me hanter. J’ai aimé apprendre et en savoir plus sur cette nécessité de bouger, de retourner aux fondements. Je vous livre ici quelques extraits du texte bien que le mieux soit de le lire en entier si ces questions vous intéressent.
« Aujourd’hui, dit-il, plus que jamais, les hommes doivent apprendre à vivre dans le dénuement. Les objets effraient les hommes ; plus ils en possèdent, plus ils vivent dans la crainte. Les objets trouvaient le moyen de s’attacher à notre âme et de lui dicter sa conduite. » (le père Terence, p. 670)
« Le monde, s’il a un avenir, a un avenir ascétique. » (Arkady, travaillant avec les aborigènes, p. 740)
« Perdre un passeport n’était qu’ennui mineur ; perdre un carnet était une catastrophe. » (p. 768)
« Pascal, dans l’une de ses pensées les plus sombres, nous a donné son opinion sur l’origine unique de toutes nos souffrances : notre incapacité à rester calmement dans une pièce.
(…)
Pourrait-il se faire, me demandai-je, que notre besoin de distraction, notre manie à la nouveauté ne soient, essentiellement, qu’un appel instinctif à la migration semblable à celui des oiseaux en automne ?
Tous les grands maîtres ont enseigné que l’homme était, à l’origine, un ‘vagabond dans le désert brûlant et désolé de ce monde’ – ce sont là les mots du Gand Inquisiteur de Dostoïevski – et que, pour retrouver son humanité, il devait se débarrasser de ses attaches et se mettre en route.
(…) : la sélection naturelle nous a conçus entiers – de la structure des cellules de notre cerveau à celle de notre gros orteil – pour une existence coupée de voyages saisonniers à pied dans des terrains épineux écrasés de soleil ou dans le désert.
S’il en est ainsi, si le désert a bien été notre demeure primitive, si nos instincts se sont forgés dans le désert pour nous permettre de survivre aux rigueurs de ce milieu – il devient alors plus facile de comprendre pourquoi les verts pâturages finissent par nous lasser, pourquoi la jouissance des biens nous épuise et pourquoi les appartements confortables de l’homme imaginaire de Pascal lui semblaient une prison. » (p. 769-770)
« Les psychiatres, les politiciens, les tyrans nous assurent depuis toujours que la vie vagabonde est un comportement aberrant, une névrose, une forme d’expression des frustrations sexuelles, une maladie qui, dans l’intérêt de la civilisation, doit être combattue.
Les propagandistes nazis affirmaient que les tsiganes et les juifs – peuples possédant le voyages dans leurs gènes – n’avaient pas leur place dans un Reich stable.
Cependant, à l’Est, on conserve toujours ce concept, jadis universel, selon lequel le voyage rétablit l’harmonie originelle qui existait entre l’homme et l’univers. » (p. 789)
« Et les espèces sédentaires, dit-elle, tout comme les gènes sédentaires, réussissent extrêmement bien pendant un temps, mais finissent par s’auto-détruire. » (Elisabeth Vrba, paléontologue, p. 871)
« Selon un règle générale en biologie, les espèces migratrices sont moins ‘agressives’ que les sédentaires.
Il y a une raison évidente à ce phénomène. La migration en elle-même, comme le pèlerinage, est un voyage difficile, une épreuve de vérité au cours de laquelle les plus forts survivent et les traînards s’effondrent sur le bord du chemin.
Le voyage répond ainsi à l’avance à ce besoin de hiérarchisation et à ces démonstrations de domination. Les ‘dictateurs’ du monde animal sont ceux qui vivent dans une atmosphère d’abondance. Les anarchistes, comme toujours, sont les ‘gentilshommes de la route’. » (p. 897)
Le chant des pistes, Bruce Chatwin, in Les oeuvres complètes, Grasset, Bibliothèque, 2005
Un site consacré au Chant des pistes ici. Et deux articles plus complets sur le livre ici et ici. Et puis ici, juste parce que c’est intéressant et que ça apporte une information supplémentaire pour le livre.