D’Anna…

La littérature classique russe a longtemps représenté pour moi un monstre sacré difficile d’accès. J’étais, et je le suis encore, attirée par ces grands noms, Tolstoï, Dostoïevski, Boulgakov, Pouchkine, Tchekov, Tourgueniev… J’ai lu avec plaisir Eugène Oneguine de Pouchkine et La Cerisaie de Tchekov. J’ai vu au théâtre les représentations de La Mouette de Tchekov et Le Maître et Marguerite de Boulgakov. J’ai été fascinée par ces deux textes puissants et captivants. Mais je n’avais pas encore lu un grand roman russe, je ne m’étais pas encore plongée dans une chronique russe… Maintenant, c’est chose faite avec l’excellent Anna Karénine de Tolstoï. Un livre qu’on lit avec avidité et pourtant si lentement. Un livre qu’on repose à regret quand il est l’heure d’aller dormir ou de sortir le chien. Un livre qui m’a presque envoûtée.

Anna Karénine, nous la connaissons tous ! Cette femme, cette épouse, cette mère, qui tombe éperdument amoureuse d’un jeune homme, Vronski, et qui est prête à perdre son honneur, son fils et même jusqu’à sa vie pour lui. Anna Karénine est le roman d’une passion amoureuse dévastatrice. C’est aussi le roman d’une autre histoire d’amour, celle de Levine pour Kitty, une histoire douce, tendre, rationnelle, paisible, sereine. Anna Karénine est le roman des passions et des différentes facettes de l’amour. Mais Tolstoï ne limite pas son roman à cette passion amoureuse. Il transmet ses idées sur l’agriculture, la politique, le fonctionnement social et institutionnel, l’éducation. Il analyse finement la société russe de haute naissance et son fonctionnement. Il émet ses opinions directement à travers son personnage Levine. On pourrait donc dire qu’Anna Karénine est une étude de mœurs et un roman engagé. Tolstoï ne se cache pas. Il nous offre avec une véritable force sa pensée.

En ce qui concerne l’écriture, c’est une surprise. Je ne me suis à aucun moment ennuyée en le lisant, je n’ai jamais eu envie de sauter des pages malgré la longueur et la densité des descriptions. Il arrive à nous tenir en haleine, à nous intéresser même à des choses pour lesquelles nous n’avons aucun intérêt (l’élection de je ne sais plus qui, p. ex.). Son écriture est rapide, descriptive, intense, juste, trépidante.

Enfin, j’ai adoré Anna Karénine. J’ai aimé me plonger dans cet univers de la noblesse russe du XIXe siècle. J’ai aimé suivre les aventures de tous ces personnages. Je me suis attachée à certains, j’en ai détesté d’autres (Anna justement, je ne l’ai jamais appréciée, alors que son mari m’inspire de la pitié et du respect). Anna Karénine est un chef-d’œuvre au déroulement inattendu. Une magnifique découverte qui me donne envie de me plonger dans d’autres romans russes. Indéniablement, à lire.

Anna Karénine, Tolstoï, Folio classique, 2008

L’avis de Bladelor ici.

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De choses que l’on ne dit pas…

Les choses que l’on ne dit pas de Daniel Arnaut est texte particulier, un roman poème ou un poème roman, on ne saurait le dire.

Les choses que l’on ne dit pas sont les mots qui ne doivent pas être dits mais qui le sont à travers la folie et l’extrême lucidité d’un père en train de mourir. Ce sont les mots d’un père à son fils.

Ce texte est un hommage au père, un plongée tout au fond de l’être et de ses souvenirs. Ce texte, qui se lit comme dans un souffle, nous invite à voir les choses autrement, plus subtilement peut-être.

L’écriture est fine, poétique, pudique, tendre, sobre et sans mots de trop. Les choses que l’on ne dit pas sont justement celles qui doivent être dites pour rentrer au plus profond de nous-même.

Les choses que l’on ne dit pas est illustré par des dessins d’Anne Leloup qui contribuent à donner plus de force et de poésie au texte. Une très jolie association.

Les choses que l’on ne dit pas est publié aux éditions Esperluète, une maison d’édition de livres d’artistes, une maison qui associe le texte aux traits graphiques et qui nous fait découvrir une autre littérature.

Les choses que l’on ne dit pas, Daniel Arnaut, illustrations d’Anne Leloup, Esperluète éditions, 2006

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D’amours crues…

Amours crues de Christian Libens est un très beau roman sous forme de sept nouvelles toutes dédiées à l’amour, aux corps féminins, à la sexualité, à l’attirance sexuelle.

Chaque récit se concentre autour d’un personnage féminin, prénommé Marie ou dérivé, qui a une histoire particulière. Chaque femme, chaque rencontre, chaque histoire est différente et pourtant ce sont toujours les mêmes mécanismes qui se mettent en place : l’attirance, la séduction, l’amour de la Femme. Autre particularité du récit, la présence d’une phrase tirée du Cantique des cantiques traduite par sept traducteurs différents à diverses époques. Ou comment une phrase peut être interprétée et transmise de sept manières différentes.

De ces nouvelles, j’en retiens deux qui m’ont particulièrement marquée. La première du recueil, « Macha d’Outremeuse », parce qu’elle se passe dans une bouquinerie très célèbre à Liège, située en Outremeuse et spécialiste de Simenon, et surtout parce que c’est l’histoire d’un homme qui tombe amoureux d’une jeune femme enceinte et étrangère qui vient se réfugier dans sa librairie. C’est une histoire tout en subtilité, en prudence, en approche, en désir, en attirance. Les mots sont beaux pour décrire ce corps de femme enceinte, pour décrire sa protégée qu’il cache à sa mère. La deuxième est d’un tout autre genre et est plus poignante. Il s’agit de « Princesse Marie-Marthe » dans laquelle le narrateur raconte sa rencontre avec une jeune femme qu’il bouscule dans la rue et qu’il invite ensuite au restaurant. Elle est rwandaise et s’est installée en Suisse après le génocide. Ils discutent de littérature et de cinéma, notamment de Michel Simon dont il propose la visite de sa tombe. C’est là que Marie-Marthe lui révèle son secret, un terrible et lourd secret qui remet en question son corps de femme. Marie-Marthe a connu le génocide, elle en est une rescapée mutilée. Cette histoire est dure tant par la révélation que par le contraste entre le ton plein de douceur, de tendresse et de désir et l’histoire de Marie-Marthe. Témoignage poignant sur cette partie sombre de l’Histoire. Les hommes ne sont que des barbares.

Je vous invite à découvrir ces récits sensuels, érotiques, subtils et tendres. Christian Libens nous offre grâce à Amours crues un bel hommage aux femmes.

Vous pouvez lire l’avis de Jacques De Decker ici et écouter l’auteur lire un extrait de son recueil ici.

Amours crues, Christian Libens, Luc Pire, 2009

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D’une décroissance sereine…

Petit traité de la décroissance sereine de Serge Latouche est un essai engagé qui propose une alternative à notre société de croissance qui nous conduit à la catastrophe. Je n’ai pas l’habitude de parler d’ouvrages engagés sur ce blog et pourtant aujourd’hui j’ai envie de partager ces idées qui trottent dans ma tête et qui m’ont amenée à lire cet ouvrage de cet économiste français.

En février dernier, j’écrivais ceci :

« La société occidentale tel qu’elle fonctionne pour le moment n’a pas de sens ni surtout d’avenir. Il faut en prendre conscience et prendre les mesures nécessaires à la sauvegarde de notre espèce. Il faut s’adapter aux ressources, à l’environnement, aux changements. Et ça, on ne le comprend pas. Notre système fonctionne sur le principe de la croissance. Et pourtant, la Terre est une ressource finie. Croître n’est possible que si les ressources sont infinies. Un jour nous n’aurons plus rien et nous serons bien dans l’embarras de ne pas avoir prévu cette éventualité. Alors, une des solutions qui me semblent les plus justes c’est la décroissance. Sujet assez à la mode (pas assez auprès de la majorité) mais qui je pense voit juste et est une solution d’avenir pour assurer notre pérennité et surtout notre bien-être. Il faut stopper la croissance et penser à d’autres modes de fonctionnement. Il n’est plus nécessaire de développer, d’aller encore plus loin. Je pense que nous avons franchi une limite qui n’apporte plus le bien-être et le confort souhaité par cette économie et cette philosophie de croissance. Maintenant, nous subissons tout ça. Les gens ne sont plus que des pantins anéantis par le stress de pouvoir suivre le rythme effréné de consommation et surtout de survivre dans un monde sans foi ni loi. Il n’est plus possible de s’épanouir dans un monde où l’argent, le profit et la possession sont les seules valeurs. Les gens triment, stressent, consomment, compensent, ferment les yeux, suivent pour rester à flot et continuer à avoir tout ce pour quoi soi disant ils se sont battus. Est-ce que ça en vaut vraiment la peine ? Est-ce que les vraies valeurs existent encore ? »

Certes, cette constatation était un peu pessimiste mais elle m’a amenée à découvrir de nouveaux modes de vie, de nouvelles manières de fonctionner.

Le Petit traité de la décroissance sereine de Serge Latouche est un ouvrage qui aborde le thème de la décroissance, non pas vu comme une croissance négative mais comme une a-croissance, c’est-à-dire vers « une société où l’on vivra mieux en travaillant et en consommant moins. » Serge Latouche nous définit la décroissance, la contextualise et évoque la possibilité d’en faire un programme politique. Selon lui, le processus de décroissance peut se mettre en place grâce à l’interaction de huit actions, appelées le ‘cercle vertueux’ : réévaluer, reconceptualiser, restructure, redistribuer, relocaliser, réduire, réutiliser et recycler. Serge Latouche définit une sorte de programme électoral basé sur les mesures suivantes : 1) Retrouver une empreinte écologique égale ou inférieure à une planète, 2) Intégrer dans les coûts du transport, par des écotaxes appropriées, les nuisances engendrées par cette activité, 3) Relocaliser les activités, 4) Restaurer l’agriculture paysanne, 5) Transformer les gains de productivité en réduction du temps de travail et en création d’emplois, 6) Impulser la « production » de biens relationnels, comme l’amitié ou la connaissance, dont ma « consommation » ne diminue pas le stock disponible, 7) Réduire le gaspillage d’énergie, 8 ) Pénaliser fortement les dépenses de publicité, 9) Décréter un moratoire sur l’innovation technoscientifique. Je ne saurais vous résumer correctement cet ouvrage d’une manière claire et structurée tant je l’ai lu comme une sorte de révélation et de matérialisation de mes sensations et pensées économiques et politiques. Toutefois, bien qu’y voyant une confirmation de ce que je crois, je pense que nous ne sommes pas encore prêts à changer et à aborder les choses d’une manière plus rationnelle. Alors, faisons de notre mieux pour tirer notre épingle du jeu et être heureux.

Petit traité de la décroissance sereine de Serge Latouche, une excellente introduction pour envisager une société au mode de fonctionnement différent et plus approprié aux réalités écologiques et sociales.

Pour en savoir plus, voici un entretien avec Serge Latouche. Et aussi un avis plus complet sur le site Critiques Libres.

Petit traité de la décroissance sereine, Serge Latouche, Mille et une nuits, 2007

 

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D’une terre des hommes…

Terre des hommes d’Antoine de Saint-Exupéry fait partie de ces livres à lire et à méditer. Je l’ai lu au Maroc sur les traces de l’auteur et de l’Aéropostale en m’arrêtant au célèbre Cap Juby, alias Tarfaya, une ville qui respire l’attente, un endroit hors du temps fabuleux qui attend.

Tarfaya - Cap Juby

Ciel d'attente à Tarfaya

Tarfaya

Souvenir de l'Aéropostale au Cap Juby

Terre des hommes est un livre dans lequel Saint-Exupéry parle de son expérience de pilote. Il raconte ses premières expériences, ses attentes, ses espoirs, ses peurs, sa première mission, son premier vol, les exploits de ses camarades, leurs expériences terribles et fabuleuses, le désert, son accident au milieu de nulle part, les premiers vols au-dessus des Andes et d’autres choses passionnantes. Terre des hommes est un livre sur l’amitié, l’humilité face à la nature, l’espoir, la fraternité. Terre des hommes nous invite à voir le monde et les progrès techniques autrement, à repenser notre place sur Terre, à relativiser notre toute-puissance.

Terre des hommes de Saint-Exupéry est un texte merveilleux d’un auteur merveilleux, d’un homme exceptionnel, d’une aventure humaine. Et moi, je vous invite à le lire si ce n’est déjà fait.

« La terre nous en apprend plus long sur nous que tous les livres. Parce qu’elle nous résiste. » (p. 9)

« Nous avons accepté la règle du jeu, le jeu nous forme à son image. Le Sahara, c’est en nous qu’il se montre. L’aborder ce n’est point visiter l’oasis, c’est faire notre religion d’une fontaine. » (p. 77)

« Dans le désert, on l’écoulement du temps. Sous la brûlure du soleil, on est en marche vers le soir, vers ce vent frais qui baignera les membres et lavera toute sueur. Sous la brûlure du soleil, bêtes et hommes, aussi sûrement que vers la mort, avancent vers ce grand abreuvoir. Ainsi l’oisiveté n’est jamais vaine. Et toute journée paraît belle comme ces routes qui vont à la mer. » (p. 96)

« Il est deux cents millions d’hommes, en Europe, qui n’ont point de sens et voudraient naître. L’industrie les a arrachés au langage des lignées paysannes et les a enfermés dans ces ghettos énormes qui ressemblent à des gares de triage encombrées de rames de wagons noirs. Du fond des cités ouvrières, ils voudraient être réveillés.
Il en est d’autres, pris dans l’engrenage de tous les métiers, auxquels sont interdites les joies du pionnier, les joies religieuses, les joies du savant. On a cru que pour les grandir il suffisait de les vêtir, de les nourrir, de répondre à tous leurs besoins. Et l’on a peu à peu fondé en eux le petit bourgeois de Courteline, le politicien de village, le technicien fermé à la vie intérieure. Si on les instruit bien, on ne les cultive plus. Il se forme une piètre opinion sur la culture celui qui croit qu’elle repose sur la mémoire de formules. Un mauvais élève du cours de Spéciales en sait plus long sur la nature et les lois que Descartes et Pascal.Est-il capable des mêmes démarches de l’esprit ? » (pp. 173-174)

« Quand nous prendrons conscience de notre rôle, même le plus effacé, alors seulement nous serons heureux. Alors seulement nous pourrons vivre en paix et mourir en paix, car ce qui donne un sens à la vie donne un sens à la mort. » (p. 176)

« Seul l’Esprit, s’il souffle sur la glaise, peut créer l’Homme. » (p. 182)

Il est possible d’écouter un extrait du livre sur le site de Gallimard ici. Et pour suivre l’actualité autour de Saint-Exupéry c’est ici.

Terre des hommes, Antoine de Saint-Exupéry, folio, 2008

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D’une voie cruelle…

La voie cruelle d’Ella Maillart est le récit de deux femmes, Ella Maillart et Anne-Marie Schwarzenbach, et d’une Ford en route vers et à travers l’Afghanistan à la veille de la Seconde Guerre Mondiale, en 1939. Ce voyage en Afghanistan est le cinquième d’Ella Maillart.

La voie cruelle est le récit d’une aventure à la rencontre de soi et du sens de la vie, de moments magiques et inoubliables. Un récit de voyage sans lourdeurs historiques, engagé, réfléchi et passionnant. Un texte fort en faveur des nomades, une critique des méthodes occidentales imposées en Orient mais totalement inadaptées, une histoire d’amitié et de volonté. Ella Maillart est au monde et le retranscrit parfaitement.

Grâce à Ella Maillart, mon envie de découvrir ces endroits du monde mythiques et fabuleux reste toujours vive. J’y crois encore même si je pense que cela devra se faire différemment. A lire, à découvrir, à dévorer, à vivre.

La voie cruelle a été écrit en anglais en Inde de 1943 à 1945 suite à la mort de Anne-Marie Schwarzenbach et a été publié en 1947. Ella Maillart l’a traduit en français en 1947-1948 et publié en 1952.

Parce que j’ai envie de partager ses mots :

« – Pourquoi voyagez-vous ?
- Pour trouver ceux qui savent encore vivre en paix. » (Réponse d’Ella Maillart à Ernst Jung, p. 34)

« Notre état d’âme toujours changeant conditionne, transforme même, les paysages et les gens que nous rencontrons. » (p. 42)

« Est-ce parce qu’il sont le symbole de ce que j’essayais d’être, dépourvus de biens, partout chez eux, intensément vivants, sans maîtres, sans les limites qu’impose une nationalité ? (…) Les Français les appellent bohémiens ou romanichels, les Hongrois, tziganes ; mais eux-mêmes se nomment simplement Romani, « hommes ». » (p. 46)

« Notre dialogue de ce jour-là peut se résumer de la manière suivante : si Christina était folle, je l’étais également ; car j’étais incapable de me laisser étouffer par cette vie prudente que tout le monde préconisait… Et j’étais moi aussi persuadée que, même si nous échouions, c’était notre métier de chercher la signification de la vie. » (p. 57)

« (…) depuis mes premiers bourlingages avec marins et nomades, j’étais à la recherche d’une vie « réelle ». (…) Loin d’une tremblante et fiévreuse Europe, je voulais simplement tourner mes regards en moi-même. » (p. 58)

« Beauté, tristesse, joie ne sont pas parties intégrantes d’un objet, d’un événement : elles n’existent nulle part ailleurs qu’en moi. Si donc ces sentiments latents résident en moi d’une manière constante et ne dépendent qu’incidemment des circonstances extérieures, il ne tient qu’à moi d’apprendre à faire surgir de ma profondeur la joie pure, non conditionnée, ou le détachement, plutôt que la tristesse ! Ainsi, chacun de nous peut parvenir à modeler son monde à sa guise… » (p. 125)

« C’est à cause de leur ciel que les déserts sont si émouvants ; ce ciel vaste et entier, la plus grande quantité d’espace que nous puissions voir d’un coup, un ciel dont les subtils paysages de fines nuées ont recueilli tout le charme, l’essence même, d’une région jadis fertile et variée. » (pp. 159-160)

« Mais quand l’homme est esclave d’une machine qui lui dicte les gestes à faire, il découvre bientôt que la vie a perdu toute espèce de goût, et cela bien qu’un meilleur salaire mette à sa portée une nourriture plus abondante et plus savoureuse. Car le goût est en nous-même et non dans ce que nous mangeons. » (p. 249)

« Un travail mécanique ne fait pas appel à l’esprit d’initiative, à la décision, à la compréhension ou à la joie de faire. Les hommes nés dans nos capitales monstrueuses n’ont pas le choix : ils ne peuvent que devenir des ouvriers de fabrique ; mais transformer de solides paysans ou des bergers indépendants en des robots déracinés et amorphes, c’est presque un meurtre. Un jour doit se lever où les machines n’étoufferont plus la meilleure partie de ce qui fait l’homme. C’est notre seul espoir, car en Europe nous ne pouvons pas faire marche arrière et retourner au système patriarcal où le clan veillait aux besoins de tous ses membres… (p. 249)

« Pourquoi notre civilisation mine-t-elle, sape-t-elle, corrode-t-elle tout ce qu’elle touche ? Pourquoi la plupart des Arabes, Japonais, Hindous ou Chinois adoptent-ils le pire de ce que nous offrons ? » (p. 251)

« (…) mais les écoles ne développent pas les facultés autant qu’elles les étouffent, sous un amas de faits usés et d’arguments incomplets. » (p. 251)

« (…) avant tout il était un homme, un chef-d’œuvre qui rayonnait, intensément vivant, en paix avec lui-même, chacune de ses expressions marquées d’une simplicité noble. » (p. 257)

« A quoi cela sert-il d’envoyer des gens par le monde ? Je sais, d’expérience, que courir le monde ne sert qu’à tuer le temps. On revient aussi insatisfait qu’on est parti. Il faut faire quelque chose de plus. « (p. 262)

« N’y a-t-il pas un moyen terme entre l’amer savoir de l’Occidental et l’insouciante ignorance du monde propre aux nomades ? » (p. 263)

« Etre acceptée par le terre. Comprendre sa signification. Puis sentir combien elle est un tout, et vivre la force de cette unité. Alors seulement il sera temps d’aimer chaque partie de ce tout, enfin libérée de l’aveuglement inhérent à un amour partiel. » (p. 273)

« La vie nomade est condamnée, même en Arabie Saoudite et en Mongolie ; et je pense que les raisons principales de cette disparition dont les même dans tous ces pays. Les frontières d’aujourd’hui sont nettement tracées, ce qui complique la vie nomade. Désirant devenir fort, le pouvoir central de chaque pays a besoin de soldats obéissants et de contribuables à domicile fixe. Pour que le pays devienne indépendant, ces conditions doivent être établies coûte que coûte. Peu importe que cette sorte d’indépendance ne soit pas celle que souhaitent les nomades. Les clans qui n’obéissent qu’aux lois de la tribu ne peuvent plus être admis dans les Etats modernes. » (p. 276)

« (…) les nomades sont le levain qui pourrait régénérer les Syriens abâtardis, les Iraniens épuisés, les Chinois décimés. Dans le passé, après une courte période de dévastation, les nomades infusèrent l’audace de leurs conceptions aux peuples qu’ils avaient conquis. » (p. 277)

« (…) je n’appartiens à nulle part – à moins que ce soit à partout. » (p. 307)

« Cette guerre-ci me force à chercher quelle est la signification de ce monde, quel est le commun dénominateur de chacun de nous, la base sur laquelle on peut recommencer à vivre. » (p. 309)

« Puissent ces pages m’aider à me rappeler que c’est seulement en exigeant tout que nous pouvons espérer obtenir ce sans quoi, disions-nous, la vie ne vaut pas d’être vécue. » (p. 313)

Pour la découvrir un peu plus c’est ici.

La voie cruelle, Ella Maillart, préface de Frédéric Vitoux, Petite Bibliothèque Payot, coll. Voyageurs, 2001

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D’un papillon et d’une chambre de malade…

En période de disette littéraire, j’aime me plonger dans des valeurs sûres. C’est donc avec un grand bonheur que je me suis plongée dans la lecture de deux nouvelles de Yoko Ogawa, La désagrégation du papillon et Une parfaite chambre de malade.

La désagrégation du papillon parle du deuil, de la vieillesse, de la jeunesse, de l’amour, de la folie, de la perte de la mémoire. Une jolie nouvelle où la narratrice, une jeune femme, vient de perdre sa grand-mère pour laquelle elle avait beaucoup d’affection. Seule, elle perd tous ses repères.

Une parfaite chambre de malade parle également du deuil, de la maladie, de l’amour fraternel, de la solitude et du rapport à la nourriture. La narratrice voit son petit frère dépérir de jour en jour impuissante face à la maladie. Elle cherche un appui auprès du chirurgien de son frère et évoque son dégoût profond pour la nourriture.

Comme à chaque fois, Yoko Ogawa entraîne directement le lecteur dans son univers particulier, un univers fait de douceur et de perversité, de sain et de malsain, un univers où les souvenirs ont une place importante, où la folie est toujours présente de manière très subtile. Tout est poétique même le plus tragique ou le plus affreux. J’aime son écriture, j’aime sa manière d’aborder le deuil, la fraternité, l’amour. J’aime la lire car elle me réconforte et surtout elle m’emmène dans des sphères supérieures. Décidément, pour moi, elle reste une valeur sûre. Et j’en suis très heureuse puisque j’ai acquis ses Œuvres complètes publiées par Actes Sud dans la collection Thesaurus (il n’y a que le volume 1 pour l’instant) et que donc je peux continuer à m’y plonger quand me vient l’envie.

La désagrégation du papillon suivi de Une parfait chambre de malade, Yoko Ogawa, in Oeuvres complètes 1, Actes Sud, coll. Thesaurus, 2009

Challenge « Lire autour du monde » (12/50) (Japon) lancé par Livresque.

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D’un rêve…

Le rêve de Rose de Michel Loquy, auteur belge, est un joli conte fin et doux, un peu surréaliste, pour nous parler de la vieillesse et de la solitude qui s’installe. Rose, une vieille dame, vient de perdre son mari et pour ne pas se sentir trop seule, adopte un chat qu’elle prénommera Léon, comme son mari. Rose est une dame particulière qui vit en permanence entre le rêve et la réalité et une grand-mère passionnante.
Michel Loquy nous offre un texte à l’humour subtil et poétique et une histoire qui rend la vie rose. Un conte à lire les matins où il fait froid et gris.

Une interview de l’auteur ici.

Le rêve de Rose, Michel Loquy, Memory Press, 2008

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De techniques de l’amour…

Techniques de l’amour de Frédéric Boyer est court texte qui m’a été offert par une personne très spéciale.

Techniques de l’amour est un texte particulier qui nous entraîne dans les réflexions sur l’amour pendant et après l’amour. Un texte dans lequel on retrouve ses propres réflexions parfois, des pensées à méditer, des vérités. On ne sait jamais où le narrateur en est dans sa relation, on ne sait pas si c’est il ou elle, on est perdu et pourtant on se laisse aller dans les méandres de l’écriture recherchée et intense.

Frédéric Boyer donne à lire une sorte de rêverie sur l’amour, s’enfonce dans les pensées des amoureux et des déçus de l’amour et nous laisse vagabonder avec lui pour au final se rendre compte que l’amour c’est toujours la même chose, qu’aucune histoire n’est particulière et qu’au fond on ne reproduit que des situations et des techniques de l’amour avec les mêmes mots, les mêmes sentiments, les mêmes égarements.

Techniques de l’amour de Frédéric Boyer est juste magnifique. En savoir plus, sur le site de l’éditeur P.O.L.

Techniques de l’amour, Frédéric Boyer, P.O.L, 2010

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D’un oeil qui écrit…

Je vous présente encore une biographie d’un voyageur passionné, celle de Nicolas Bouvier par François Laut, Nicolas Bouvier. L’œil qui écrit.

Nicolas Bouvier est connu pour sa bible du voyageur, son incroyable texte, L’usage du monde. Un texte qui relate son voyage en voiture de Genève en Afghanistan avec son ami Thierry Vernet, un texte fabuleux, riche, dense et formidable.

François Laut nous donne l’occasion de découvrir ce personnage hors du commun. Il nous raconte son enfance, son voyage et son terrible retour. Ce retour qui va marquer sa vie. Un retour difficile qui le fera même tomber dans la dépression. Nicolas Bouvier est un voyageur, un nomade qui s’est sédentarisé et qui n’a jamais accepté cet état de fait. Nicolas Bouvier est un écrivain, un poète. Un homme aussi qui visait la perfection. L’écriture de L’usage du monde aura pris plus de dix ans. Un homme torturé par les démons de l’écriture. Nicolas Bouvier c’est surtout l’homme d’un voyage, ce voyage initiatique qu’il n’aura pas la force de terminer seul. Nicolas Bouvier c’est un homme passionné du Japon, c’est un photographe et un excellent documentaliste. Nicolas Bouvier c’est aussi un grand personnage.

Une biographie passionnante qui amène à la réflexion, qui pousse à méditer.

« (…) être entièrement là où l’on se trouve, apprendre du voyage, se balader dans le temps aussi bien que dans l’espace et la société, ressentir les plus imperceptibles changements de mœurs, se trouver les dépositaires de biographies, car on raconte beaucoup à ceux qui passent, même avec peu de mots. Etre, tout simplement, ouvert à toute expérience sensible, à toute perception authentique. » (p. 78)

« ‘C’est un bonheur difficile, un risque constant, un long chemin. Il faut passer des cris de solitude aux cris de communion. Mais c’est une vie qui en vaut bien la peine.’ » (Nicolas Bouvier à propos du voyage, p. 123)

« ‘Un pays est une succession d’états d’âme’, il s’agit de les explorer pour jalonner cette distance et la raccourcir un peu. Et ramener ce qui est pour soi. » (p. 205)

« Le voyage demande donc un engagement entier de l’être. » (p. 206)

« Le péril de l’écriture c’est la stérilité, celui de la photographie la platitude. » (p. 208)

« (…) Richard Avedon a tort, un portrait ne vaut pas par ce que le photographe entend y mettre mais par la qualité d’écoute et d’effacement du photographe devant son sujet. » (p. 209)

« (…) ‘elle reflète ce qu’un visage souhaite devenir et ce qu’il regrette de n’être plus.’ » (Nicolas Bouvier, p. 245)

« S’il admirait en France les congés payés de 1936 comme une libération sociale, il n’avait que dédain pour les voyage de masse, dont il avait pressenti dès les années 1960 qu’il deviendrait le voyage de demain : c’est du tourisme, c’est-à-dire une illusion ; on sait d’avance ce qu’on désire trouver dans un pays et on sait que les gens de ce pays vous l’ont préparé, même si ça n’existe plus. Si on l’accusait d’élitisme, il répondait qu’on pouvait voyager différemment avec peu d’argent, même en Occident, et que les gens pauvres avaient en Orient toujours voyagé lentement, dansle rythme de la vie, et sans opprobre social. Vingt ans plus tard, il admet contre son gré que le voyage organisé, produit de consommation courante, est la seule manière d’être assuré de voir quelque chose dans une pays aussi difficile que la Chine. » (pp. 263-264)

François Laut, Nicolas Bouvier, L’oeil qui écrit, Petite Bibliothèque Payot, coll. Voyageurs, 2010

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