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D’un amour…

L’amour soudain de Aharon Appelfeld est un roman qui aborde la question de l’écriture, de la création d’un écrivain. Ernest est un homme âgé, il est malade et n’a plus beaucoup de temps devant lui pour écrire son roman. Il écrit depuis des années mais n’est jamais satisfait de son travail. Il recommence sans cesse, il réécrit jusqu’à ce qu’il sente avoir trouvé les mots justes. Aussi, Ernest n’a jamais été publié. Ses manuscrits ont été refusés par tous les éditeurs et il comprend la raison. Ernest n’a pas touché l’essentiel, n’est pas connecté à son passé ni à son moi profond, à ses racines. Ernest est déraciné car il a rejeté ses parents, sa culture, son peuple alors qu’il était un jeune homme. Ernest est malade. Il a besoin de quelqu’un pour s’occuper de lui et de son ménage. Iréna, une jeune femme simple et dévouée, un être croyant et apaisant, prend soin d’Ernest. Elle aime beaucoup Ernest, elle l’admire. Ernest et Iréna vont devenir essentiels l’un à l’autre. Chacun apportera quelque chose de profond. Iréna apportera à Ernest ce dont il a besoin pour écrire : la foi, l’amour, la reconnaissance, l’attachement au passé. Elle lui donnera la force de vivre et de continuer à écrire en trouvant au plus profond de lui la force des mots. Ernest permettra à Iréna de se détacher un peu de ses parents. Il lui permettra de vivre sa vie à elle et il lui offrira ses mots. Leur relation devient peu à peu une relation amoureuse entre un vieil homme et une jeune femme, un amour presque impossible mais tellement profond et fort. Le mot même d’amour n’est pas évoqué (à part bien sûr dans le titre) entre les deux êtres, mais on sent cet amour qui les entoure et les habite. Et puis, l’amour c’est aussi pour Ernest la découverte de l’amour des siens, de sa famille, de son passé. C’est un amour qui se révèle après de très longues années. Un amour qui lui permet d’écrire.

Ce roman évoque également la vie d’Ernest, jeune juif embrigadé dans les forces communistes, rejetant de ce fait ses racines, sa culture et les autres membres de la communauté. L’antisémitisme de ces groupes est clairement évoqué. Il s’est engagé aux côtés des russes pendant la Seconde Guerre Mondiale et y a découvert l’horreur. Il a perdu sa femme et sa fille ainsi que toute sa famille, exterminés dès le début de la guerre. Il a vu les camps. Il a fait face à cette monstruosité et s’est enfui pour Israël.

La construction du livre est également intéressante car Ernest est vu à travers les yeux et les pensées d’Iréna sauf quand Ernest lit ses mots et replonge dans son passé. La timidité, la réserve et la foi d’Iréna donnent le ton au roman. Et inversément, Iréna est souvent présentée sous le regard et les pensées d’Ernest. C’est une très jolie alternance.

Aharon Appelfeld offre ici un très beau roman empli d’humanité, de beauté et de sagesse. Ce roman donne envie d’écrire, réconforte en montrant que le travail d’écrivain n’est pas chose aisée et qu’il nécessite beaucoup d’investissements.

- Écrire c’est faire surgir des choses de l’oubli ? s’étonna Iréna.

- Manifestement, oui. (p. 173)

L’amour soudain, Aharon Appelfeld, Points Seuil