Du ciel et de la carte…

Alors que j’assistais à une rencontre autour du voyage lors du Festival des Etonnants Voyageurs à Saint-Malo l’année passée, j’ai découvert un auteur que je ne connaissais pas du tout. Cet auteur m’intrigua car il nous parla d’une expérience de voyage qui fut désastreuse pour lui et incitait les auditeurs à ne surtout pas lire son récit tiré de cette expérience. De plus, il parlait très bien, avait un humour subtil et était érudit. Cet auteur, c’est Alain Borer, le spécialiste de Rimbaud. Et son expérience, c’est celle qu’il a faite à bord de La Boudeuse dans les mers du Pacifique Sud sur les traces de Bougainville à la rencontre des peuples de l’eau et qu’il relate dans son livre Le ciel & la carte.

Son carnet de voyage est un succulent récit de voyage sans en être véritablement un puisque Alain Borer qui embarque sur un trois-mâts souffre rapidement d’un mal de mer incroyable qui ne passera jamais toute la durée de son ‘expédition’ en Polynésie. Ce récit est passionnant parce que poétique, plein d’érudition et de réflexions autour du voyage, de l’écologie, des peuples colonisés, abandonnés et entre deux civilisations, de la politique nucléaire française, …

Il est difficile de parler de cet ouvrage tant il foisonne d’idées, de phrases, de références, d’humour, d’intelligence. Alain Borer est un écrivain-voyageur qui ne trouva son salut que dans la littérature alors qu’il était à l’agonie en fond de calle assourdi par le bruit des moteurs qui font plus penser à Manowar qu’à une jolie berceuse. Un personnage fascinant et séducteur.

Alors même s’il nous dit après 125 pages que nous devons nous arrêter là, “Lecteur, ne va pas plus loin, arrête mon char.”, parce qu’il ne s’agit plus de son récit de voyage puisqu’il n’a fait que subir la navigation, nous, lecteurs curieux on veut savoir comment il va traiter sur près de 300 pages un mal de mer insoutenable et garder l’intérêt du lecteur. Il y parvient avec brio et excellence. On s’amuse, on apprend, on voyage et on ne voyage pas. On plonge dans l’Enfer et dans le Paradis avec délectation. On réfléchit. On s’étonne, on s’indigne, on se fâche. Un récit complet, plus qu’un récit de voyage, un poème, un conte philosophique.

Découvrez l’auteur sur son site ici.

Le ciel et la carte. Carnet de voyage dans les mers du Sud à bord de La Boudeuse, Alain Borer, Seuil, coll. Les peuples de l’eau, 2010

Quelques phrases issues du carnet :

“L’homme a inventé le voyage mais pas le départ ; le voyage est de l’ordre du désir mais le départ n’appartient qu’au Réel, qui est fatal. La départure, une des formes du départ, n’est pas seulement la partance, plus imminente, mais cette période préparatoire, parfois longue, mêlée d’incrédulité, d’indisponibilité progressive à toute autre chose, de lectures et de rêvasseries, d’achats chez Go Sport, Old Navy ou Magellan, de fiévreuses réunions, naguère, dans un bureau de Paris, avec l’Arc de Triomphe tout proche par la fenêtre au-dessus des mansardes et des toits gris-bleu d’ardoie, et le ciel couleur serpillière.
Le voyage est l’expérience réelle la plus proche du rêve.
Il s’épuise en un but. Il n’est pas un isme. Comme l’amour et l’art, il est son propre but. Le voyage ne consiste pas à aller quelque part : on parle de voyagistes comme s’il s’agissait d’une idéologie. Il consiste à partir : le départ c’est le voyage sans isthmes.” (p. 16)

“La mer, on aime infiniment la regarder mais on ne peut en soutenir longtemps le spectacle. Comme certains face-à-face, la mer devient rapidement insoutenable.” (p. 102)

Le voyage est l’expérience réelle la plus proche du cauchemar.” (p. 145)

“Il faut vivre sa vie et non pas la rêver ; mais la vivre est parfois un cauchemar.” (p. 167)

“On est coupable de ne pas se connaître – autrement dit, coupable d’être innocent de soi-même. Si les hommes connaissaient leurs limites avant de s’engager, il n’y aurait aucun aventurier, aucun saint, aucun héros, quoique toujours autant d’écrivains. C’est en ce sens que l’on n’en finit pas de partir.” (p. 169)

“Le voyage, comme l’art, atteint au but qu’il n’a pas. On voyage (forme continentale) pour rencontrer l’Autre au soi-même, pour voir là-bas si l’on y est ; dans le voyage des mers du Sud (forme océanique) on fait cette découverte, qui n’est pas de tout repos, celle d’un infini pays où ne pas voyager. Découverte d’arpenteur du vide, celle d’une sorte d’Everest plat, où ne rien voir qui ne se répète infiniment ; découverte de goûteur gnostique, celle d’un non-lieu dont – non pas : “il n’y a rien à dire”, mais dont le rien serait à dire.” (pp. 215-216)

“Une des raisons pour lesquelle je suis et fus un piètre voyageur tient à quelque peur de déranger ; or, “pour voyager, il faut parler’, dit le proverbe brésilien, rencontrer, demander son chemin, frapper aux portes… – voilà au moins un problème réglé.” (p. 233)

“Les peuples de l’eau, c’est-à-dire ceux qui dépendent du bateau, que l’on ne peut plus définir que comme ceux qui n’ont pas-encore-l’avion, appartiennet à cette antériorité du monde qui perd à chaque invention, sinon à chaque transaction, une idée de ce que furent et devraient être les rapports humains, s’éloignant toujours un peu plus de ces valeurs surannées : la confiance en l’inconnu de passage, la conscience de ne “manquer” de rien quand on a l’essentiel, la générosité simple, et quelque chose comme le communisme sans argent des Iroquois ‘que décrivit Engels en préparant le grand opposé).” (p. 280)

“”La vie libre et gratuite” que chercha Rimbaud en Afrique orientale, on peut encore la trouver ici, sur Tureia.” (p. 281)

“(…) le “Centre d’Expérimentation du Pacifique” a fait exploser, pendant trente-trois ans ( de 1966 à 1996), deux cent dix bombes atomiques.” (p. 287)

“La zone de tir atomique (parfois même hors des eaux territoriales) n’est pas éloignée de ce qui deviendra (en 1994) ke sanctuaire des baleines de l’océan austral, une région de l’océan Pacifique (dont le nom, décidément, est de plus en plus mal porté) qui constitue, pour la quasi-totalité des baleines du monde, l’aire principale de nutrition.” (p. 289)

“Le corail construit, l’homme détruit. “La nature, ajoutait Thoreau, s’occupe à chaque instant de notre bien-être. Ne lui résistez pas !”. “ (p. 293)

“ Aucune disposition sérieuse n’a été prise, ni pour protéger ni pour soigner ces compatriotes ; pas davantage que les soldats eux-mêmes. Quand on sait qu’un millième de gramme de plutonium est mortel, on reste sidéré par l’absence de protection de ces militaires qui se baignent au point zéro du lagon de Moruroa et qui, sans craindre les requins du moins, ramassent les poissons morts. L’image de ces soldats français des années 1960, en short, qui regardent le champignon nucléaire la main en visière, illustre l’incurable retard de certaines armées sur leurs guerres, et pire encore : des armées dépassées par leurs propres armes.” (pp. 298-299)

“Il fut des hommes qui savaient habiter poétiquement le monde (…)” (p. 299)

“Depuis lors l’animal homme déploie tous ses traits particuliers – à commencer par son aptitude unique à détruire les écosystèmes, à ruiner la base même de sa propre alimentation (à l’inverse des chimpanzés qui, dans la forêt primaire de Taï en Côte-d’Ivoire, parsèment leurs chemins de déchets et de graines qui font reverdir leur espace), et pour finir en s’attribuant le pouvoir d’exterminer massivement son genre et sa planète : génocide et holocauste écologique posent en effet, de nos jours, la question cruciale de l’extinction de l’espèce humaine, à l’instar des milliards d’autres espèces disparies au cours de l’histoire de l’évolution.” (pp. 300-301)

“On dit que seuls les scorpions survivraient à une catastrophe thermonucléaire. Tant mieux ; ils sont moins dangereux que ces hommes.” (p. 301)

“(…) seul vrai paradis qu’est la littérature.” (p. 376)

“(…) je blâme en Moby Dick “la haine” des baleines : cet énorme roman tout entier s’emploie à glorifier l’incompréhensible rage exterminatrice des hommes contre ces mammifères, à justifier l’énormité de ces crimes océaniques (…)” (p. 383)

À propos de Lau

Professeur de français, j'aime les livres et la lecture...
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